{"id":41976,"date":"2026-05-12T12:05:33","date_gmt":"2026-05-12T12:05:33","guid":{"rendered":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Le-langage-de-l-impunite-ou-la-mediation-disqualifiee-41976\/"},"modified":"2026-05-12T10:56:19","modified_gmt":"2026-05-12T10:56:19","slug":"Le-langage-de-l-impunite-ou-la-mediation-disqualifiee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Le-langage-de-l-impunite-ou-la-mediation-disqualifiee\/","title":{"rendered":"Le langage de l\u2019impunit\u00e9 ou la m\u00e9diation disqualifi\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>Dans une d\u00e9claration particuli\u00e8rement s\u00e9v\u00e8re publi\u00e9e sur son compte X, Corneille Nangaa, coordonnateur politique de l\u2019AFC\/M23, s\u2019est \u00e9lev\u00e9 avec virulence contre ce qu\u2019il pr\u00e9sente comme des bombardements d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment dirig\u00e9s contre des populations civiles congolaises. <\/p>\n<p>Selon lui, ces frappes, qui ont caus\u00e9 la mort de plus de trente personnes et fait de nombreux bless\u00e9s \u00e0 Mushake, ne rel\u00e8vent ni d\u2019un accident op\u00e9rationnel ni d\u2019une m\u00e9prise militaire, mais d\u2019une action connue, document\u00e9e et assum\u00e9e par les autorit\u00e9s de Kinshasa et leurs alli\u00e9s militaires.<\/p>\n<p>A travers cette sortie, ce n\u2019est pas seulement un \u00e9pisode tragique de plus dans l\u2019interminable conflit de l\u2019Est de la RDC qui est d\u00e9nonc\u00e9. C\u2019est, plus profond\u00e9ment encore, la question du rapport entre puissance, impunit\u00e9 et l\u00e9gitimit\u00e9 internationale qui est brutalement pos\u00e9e. <\/p>\n<p>Car derri\u00e8re les accusations port\u00e9es contre le r\u00e9gime de F\u00e9lix Tshisekedi se dessine une critique autrement plus grave : celle d\u2019un pouvoir qui se consid\u00e9re d\u00e9sormais affranchi de toute contrainte diplomatique, morale ou juridique du fait de ses alliances strat\u00e9giques et de ses partenariats g\u00e9opolitiques.<\/p>\n<p>Le propos de Corneille Nangaa repose en effet sur une id\u00e9e centrale : le pouvoir de Kinshasa aurait progressivement int\u00e9gr\u00e9 la conviction qu\u2019aucune violation des accords de paix, aucune op\u00e9ration militaire controvers\u00e9e, aucun bombardement meurtrier ne pourrait d\u00e9sormais susciter de v\u00e9ritables cons\u00e9quences internationales d\u00e8s lors que le r\u00e9gime continuerait \u00e0 b\u00e9n\u00e9ficier du soutien politique et strat\u00e9gique des \u00c9tats-Unis. <\/p>\n<p>Cette perception, qu\u2019elle soit exacte ou non, est en elle-m\u00eame redoutable. Car lorsqu\u2019un \u00c9tat commence \u00e0 croire que ses alliances valent absolution anticip\u00e9e, alors la fronti\u00e8re entre raison  et d\u00e9rive autoritaire devient dangereusement poreuse.<\/p>\n<p>L\u2019accusation formul\u00e9e contre le D\u00e9partement d\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain et plus pr\u00e9cis\u00e9ment contre le Bureau des Affaires africaines est, elle aussi, d\u2019une gravit\u00e9 consid\u00e9rable. Ce que reproche l\u2019AFC\/M23 \u00e0 Washington n\u2019est pas uniquement le silence ou la prudence diplomatique ; c\u2019est une forme de relativisme politique qui, en refusant de d\u00e9signer explicitement un responsable pourtant pr\u00e9sent\u00e9 comme identifiable, finirait par installer une \u00e9quivalence morale entre victimes et auteurs des violences. <\/p>\n<p>Or, dans les zones de conflit, cette neutralit\u00e9 mal calibr\u00e9e produit souvent des effets d\u00e9vastateurs. Elle alimente les ressentiments, nourrit les discours de d\u00e9fiance et d\u00e9truit progressivement la cr\u00e9dibilit\u00e9 des m\u00e9canismes de m\u00e9diation.<\/p>\n<p>Car une m\u00e9diation ne repose pas uniquement sur des r\u00e9unions, des communiqu\u00e9s ou des accords sign\u00e9s dans des capitales \u00e9trang\u00e8res. Elle repose avant tout sur une confiance minimale dans l\u2019impartialit\u00e9 des acteurs cens\u00e9s l\u2019encadrer. D\u00e8s lors que l\u2019une des parties estime que les m\u00e9diateurs ferment les yeux sur certaines violations tout en condamnant s\u00e9lectivement d\u2019autres acteurs, le processus tout entier vacille. La diplomatie cesse alors d\u2019appara\u00eetre comme un instrument de paix pour devenir, aux yeux des protagonistes, un simple prolongement des rapports de force internationaux.<\/p>\n<p>L\u2019autre dimension fondamentale de cette d\u00e9claration r\u00e9side dans l\u2019internationalisation assum\u00e9e du conflit congolais. En \u00e9voquant l\u2019arm\u00e9e burundaise, les mercenaires colombiens, les FDLR, les Wazalendo et diverses forces alli\u00e9es, Corneille Nangaa cherche \u00e0 d\u00e9montrer que la guerre dans l\u2019Est de la RDC n\u2019est plus un affrontement strictement interne. <\/p>\n<p>Elle est devenue un espace de convergence d\u2019int\u00e9r\u00eats militaires, \u00e9conomiques et g\u00e9opolitiques o\u00f9 se m\u00ealent \u00c9tats, groupes arm\u00e9s, partenaires occidentaux et r\u00e9seaux s\u00e9curitaires transnationaux. Une telle lecture, qu\u2019on la partage ou non, traduit l\u2019effondrement progressif du r\u00e9cit officiel d\u2019une simple op\u00e9ration de stabilisation nationale.<\/p>\n<p>Plus inqui\u00e9tant encore est le glissement perceptible du discours politique congolais vers une normalisation de la violence contre les civils au nom de la lutte s\u00e9curitaire. Lorsqu\u2019un pays s\u2019habitue \u00e0 voir des march\u00e9s, des villages ou des zones dens\u00e9ment peupl\u00e9es devenir des th\u00e9\u00e2tres r\u00e9guliers de bombardements, il entre dans une forme de banalisation de l\u2019horreur dont les cons\u00e9quences historiques sont toujours tragiques. <\/p>\n<p>L\u2019exp\u00e9rience de nombreux conflits contemporains montre que l\u2019impunit\u00e9 des crimes commis contre les populations civiles constitue rarement une exception passag\u00e8re ; elle devient g\u00e9n\u00e9ralement un syst\u00e8me.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, la d\u00e9nonciation de Corneille Nangaa vise \u00e9galement \u00e0 retourner contre Kinshasa l\u2019argument de la l\u00e9gitimit\u00e9 internationale. Pendant longtemps, le pouvoir congolais a cherch\u00e9 \u00e0 pr\u00e9senter ses adversaires comme les seuls responsables de la d\u00e9stabilisation de l\u2019Est du pays. <\/p>\n<p>D\u00e9sormais, l\u2019AFC\/M23 tente de d\u00e9placer le centre de gravit\u00e9 du d\u00e9bat en accusant directement les autorit\u00e9s congolaises de violations graves du droit humanitaire et en interpellant publiquement les partenaires occidentaux sur leur silence pr\u00e9sum\u00e9. <\/p>\n<p>Mais au-del\u00e0 des discours antagonistes, une r\u00e9alit\u00e9 demeure incontestable : ce sont les populations civiles qui paient le prix le plus effroyable de cette guerre interminable. A Mushaki comme ailleurs, les victimes ne meurent ni pour des consid\u00e9rations g\u00e9ostrat\u00e9giques ni pour des \u00e9quilibres diplomatiques ; elles meurent parce qu\u2019un conflit sans issue claire finit toujours par engloutir ceux qui n\u2019en sont pas les d\u00e9cideurs. <\/p>\n<p>Chaque bombardement qui frappe des civils \u00e9loigne davantage la perspective d\u2019une r\u00e9conciliation nationale et approfondit les fractures d\u00e9j\u00e0 b\u00e9antes de la soci\u00e9t\u00e9 congolaise.<\/p>\n<p>L\u2019histoire enseigne pourtant une v\u00e9rit\u00e9 constante : aucun pouvoir ne peut durablement gouverner par l\u2019accumulation de la peur, par la militarisation permanente du politique et par la certitude de l\u2019impunit\u00e9 internationale. Les alliances changent, les soutiens diplomatiques fluctuent, les int\u00e9r\u00eats strat\u00e9giques se d\u00e9placent. Mais les morts civils, eux, demeurent dans la m\u00e9moire des peuples et deviennent souvent les fondations des crises futures.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que r\u00e9side le danger majeur de la situation actuelle. A force d\u2019ambigu\u00eft\u00e9s diplomatiques, de condamnations s\u00e9lectives et de calculs g\u00e9opolitiques, la communaut\u00e9 internationale risque de contribuer involontairement \u00e0 la d\u00e9l\u00e9gitimation progressive de toute architecture de paix dans la r\u00e9gion. <\/p>\n<p>Car lorsqu\u2019une m\u00e9diation cesse d\u2019\u00eatre per\u00e7ue comme impartiale, elle ne produit plus de stabilit\u00e9 ; elle devient elle-m\u00eame un facteur suppl\u00e9mentaire de radicalisation et de d\u00e9fiance.<\/p>\n<figure class=\"spip-document spip-document-75087 aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.igihe.com\/IMG\/jpg\/cn-33.jpg\" alt=\"Corneille Nangaa s\u2019est \u00e9lev\u00e9 avec virulence contre ce qu\u2019il pr\u00e9sente comme des bombardements d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment dirig\u00e9s contre des populations civiles congolaises\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La trag\u00e9die survenue \u00e0 Mushake, dans le territoire de Masisi, vient une nouvelle fois projeter sur l\u2019Est de la RDC l\u2019ombre lourde d\u2019une guerre devenue indistinctement militaire, politique, diplomatique et morale. <\/p>\n","protected":false},"author":488,"featured_media":4000075086,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7544],"tags":[7605],"byline":[9102],"hashtag":[],"class_list":["post-41976","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-politique","tag-homenews","byline-tite-gatabazi"],"bylines":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"contributors":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"featured_image":{"id":4000075086,"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cn_cp-33.jpg","alt":"","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","width":0,"height":0,"sizes":{"thumbnail":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cn_cp-33.jpg","width":1,"height":1},"medium":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cn_cp-33.jpg","width":1,"height":1},"medium_large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cn_cp-33.jpg","width":1,"height":1},"large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cn_cp-33.jpg","width":1,"height":1},"full":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cn_cp-33.jpg","width":0,"height":0}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41976","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/users\/488"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=41976"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41976\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4000075086"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=41976"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=41976"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=41976"},{"taxonomy":"byline","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/byline?post=41976"},{"taxonomy":"hashtag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/hashtag?post=41976"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}