{"id":41937,"date":"2026-05-07T17:47:02","date_gmt":"2026-05-07T17:47:02","guid":{"rendered":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Le-malaise-des-humanitaires-dans-les-zones-liberees-41937\/"},"modified":"2026-05-07T17:47:12","modified_gmt":"2026-05-07T17:47:12","slug":"Le-malaise-des-humanitaires-dans-les-zones-liberees","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Le-malaise-des-humanitaires-dans-les-zones-liberees\/","title":{"rendered":"Le malaise des humanitaires dans les zones lib\u00e9r\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p>L\u00e0 o\u00f9 les r\u00e9cits institutionnels continuaient d\u2019entretenir l\u2019image d\u2019un espace condamn\u00e9 au d\u00e9sordre perp\u00e9tuel, les populations, elles, recommencent lentement \u00e0 vivre. Les d\u00e9plac\u00e9s regagnent leurs collines, les terres sont de nouveau labour\u00e9es, les troupeaux r\u00e9apparaissent sur les p\u00e2turages et les march\u00e9s retrouvent une activit\u00e9 qui tranche avec les tableaux apocalyptiques longtemps diffus\u00e9s \u00e0 l\u2019international. <\/p>\n<p>Cette \u00e9volution, pourtant visible pour quiconque accepte de regarder le terrain sans filtres id\u00e9ologiques ni r\u00e9flexes bureaucratiques, provoque un embarras perceptible chez certains acteurs humanitaires. <\/p>\n<p>Habitu\u00e9s \u00e0 administrer l\u2019urgence permanente, \u00e0 r\u00e9diger pour leurs si\u00e8ges des rapports calibr\u00e9s autour de la catastrophe et \u00e0 occuper une position quasi h\u00e9g\u00e9monique dans la production du r\u00e9cit sur l\u2019Est congolais, ils peinent d\u00e9sormais \u00e0 int\u00e9grer dans leur discours cette r\u00e9alit\u00e9 moins spectaculaire d\u2019une normalisation progressive. <\/p>\n<p>Dans l\u2019espace feutr\u00e9 de Le Chalet, derri\u00e8re les prudences oratoires et les \u201coui, mais\u201d diplomatiques, transpara\u00eet une g\u00eane diffuse : celle de voir le terrain \u00e9chapper peu \u00e0 peu aux repr\u00e9sentations qui avaient fini par constituer, pour certains, non seulement un cadre d\u2019analyse, mais presque une raison d\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p>Depuis plus de trois d\u00e9cennies, l\u2019Est de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo vit au rythme des convulsions arm\u00e9es, des d\u00e9placements de populations et des crises humanitaires chroniques. <\/p>\n<p>Dans cet espace meurtri, une v\u00e9ritable \u00e9conomie de l\u2019urgence s\u2019est progressivement install\u00e9e, fa\u00e7onnant des habitudes institutionnelles, des r\u00e9flexes narratifs et parfois m\u00eame des positions d\u2019autorit\u00e9 morale difficilement contest\u00e9es. <\/p>\n<p>Les organisations humanitaires internationales, pr\u00e9sentes en nombre dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, ont fini par devenir non seulement des acteurs de secours, mais aussi des producteurs quasi exclusifs du r\u00e9cit dominant sur la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>Au fil des ann\u00e9es, communiqu\u00e9s, rapports, conf\u00e9rences de presse et notes de situation ont impos\u00e9 une grille de lecture presque immuable : celle d\u2019un territoire condamn\u00e9 au chaos permanent, d\u2019une population \u00e9ternellement d\u00e9plac\u00e9e et d\u2019un horizon constamment r\u00e9duit \u00e0 l\u2019urgence. <\/p>\n<p>Les si\u00e8ges occidentaux, nourris par les \u00e9l\u00e9ments de langage remont\u00e9s du terrain, ont longtemps fa\u00e7onn\u00e9 une repr\u00e9sentation uniforme de l\u2019Est congolais, o\u00f9 la guerre semblait devoir \u00eatre l\u2019\u00e9tat naturel des choses.<\/p>\n<p>Or, depuis plus d\u2019une ann\u00e9e, une transformation silencieuse mais tangible s\u2019op\u00e8re dans plusieurs zones pass\u00e9es sous contr\u00f4le de l\u2019AFC\/M23. De vastes territoires de Rutshuru, Masisi, Kalehe, Katana, Kabare, ainsi que les villes de Goma et Bukavu connaissent, selon de nombreux t\u00e9moignages locaux, une reprise progressive des activit\u00e9s ordinaires de la vie sociale et \u00e9conomique. <\/p>\n<p>Les populations d\u00e9plac\u00e9es retournent dans leurs villages. Les champs sont de nouveau cultiv\u00e9s. Les \u00e9leveurs reprennent leurs activit\u00e9s pastorales. Les march\u00e9s retrouvent une abondance relative, au point que certains prix des denr\u00e9es alimentaires ont sensiblement diminu\u00e9.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9alit\u00e9 observable d\u00e9range profond\u00e9ment certains acteurs humanitaires habitu\u00e9s \u00e0 intervenir dans un contexte de catastrophe permanente. Le malaise devient perceptible dans les conversations priv\u00e9es, notamment dans ces lieux feutr\u00e9s de Le Chalet, cadre privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 diplomates, expatri\u00e9s et responsables d\u2019organisations internationales aiment se retrouver \u00e0 l\u2019abri du tumulte urbain. <\/p>\n<p>L\u00e0, derri\u00e8re les discours prudents et les formulations diplomatiques, affleure une g\u00eane difficile \u00e0 masquer.<\/p>\n<p>Le constat est souvent partag\u00e9 \u00e0 demi-mot : oui, la situation s\u00e9curitaire s\u2019est am\u00e9lior\u00e9e dans plusieurs localit\u00e9s ; oui, les populations reprennent une existence relativement normale ; oui, l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique rena\u00eet progressivement. <\/p>\n<p>Mais presque aussit\u00f4t surgissent les \u201coui, mais\u2026\u201d, ces r\u00e9serves prudentes qui traduisent moins une contradiction factuelle qu\u2019un embarras structurel. Car reconna\u00eetre publiquement cette normalisation relative reviendrait, pour certains, \u00e0 remettre en question des ann\u00e9es de communication exclusivement centr\u00e9es sur l\u2019effondrement, l\u2019urgence et la catastrophe.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, une question devient in\u00e9vitable : pourquoi cette r\u00e9alit\u00e9 de terrain demeure-t-elle si peu relay\u00e9e dans les rapports officiels et les grandes campagnes de communication humanitaire ? Pourquoi les images des march\u00e9s qui renaissent, des familles qui regagnent leurs collines ou des activit\u00e9s agricoles qui reprennent n\u2019occupent-elles qu\u2019une place marginale dans les narratifs internationaux ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse r\u00e9side peut-\u00eatre dans une v\u00e9rit\u00e9 plus inconfortable encore : l\u2019industrie humanitaire mondiale fonctionne davantage sur la visibilit\u00e9 des crises que sur la reconnaissance de leur att\u00e9nuation. L\u2019urgence mobilise les financements, attire l\u2019attention m\u00e9diatique et justifie les d\u00e9ploiements massifs. La normalisation, elle, r\u00e9duit m\u00e9caniquement l\u2019espace d\u2019influence de ceux qui ont construit leur l\u00e9gitimit\u00e9 sur la permanence de la d\u00e9tresse.<\/p>\n<p>Ainsi s\u2019installe un \u00e9trange paradoxe. Tandis que certaines populations aspirent simplement \u00e0 reconstruire leur quotidien, une partie de l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me humanitaire semble prisonni\u00e8re d\u2019un r\u00e9cit qu\u2019elle ne parvient plus totalement \u00e0 ajuster \u00e0 l\u2019\u00e9volution du terrain. <\/p>\n<p>Les agendas deviennent plus l\u00e9gers, les d\u00e9placements moins fr\u00e9quents, les missions de secours moins nombreuses. Mais cette accalmie relative, loin d\u2019\u00eatre pleinement assum\u00e9e dans les discours publics, para\u00eet presque embarrassante pour ceux qui avaient fini par faire de l\u2019urgence permanente leur horizon professionnel naturel.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit nullement ici de nier les souffrances encore r\u00e9elles, ni les fragilit\u00e9s persistantes de l\u2019Est congolais. Les traumatismes demeurent profonds, les \u00e9quilibres pr\u00e9caires et les risques de r\u00e9surgence toujours possibles. <\/p>\n<p>Mais le refus implicite de reconna\u00eetre les dynamiques locales de stabilisation finit par alimenter une forme de d\u00e9connexion entre certains appareils humanitaires et les r\u00e9alit\u00e9s v\u00e9cues par les populations elles-m\u00eames.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable scandale ne serait donc pas qu\u2019une r\u00e9gion retrouve progressivement un semblant de normalit\u00e9 apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es de guerre. Le v\u00e9ritable scandale serait que cette normalit\u00e9 naissante d\u00e9range au point de devenir difficile \u00e0 raconter.<\/p>\n<figure class=\"spip-document spip-document-74908 aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.igihe.com\/IMG\/jpg\/ch-9.jpg\" alt=\"Les organisations humanitaires internationales, pr\u00e9sentes en nombre dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu, ont fini par devenir non seulement des acteurs de secours, mais aussi des producteurs quasi exclusifs du r\u00e9cit dominant sur la r\u00e9gion\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans les zones lib\u00e9r\u00e9es de l\u2019Est de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo, une r\u00e9alit\u00e9 inattendue semble aujourd\u2019hui troubler bien des certitudes patiemment \u00e9difi\u00e9es au fil des d\u00e9cennies. <\/p>\n","protected":false},"author":488,"featured_media":4000074907,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7587],"tags":[7605],"byline":[9102],"hashtag":[],"class_list":["post-41937","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-justice","tag-homenews","byline-tite-gatabazi"],"bylines":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"contributors":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"featured_image":{"id":4000074907,"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/ch_cp-7.jpg","alt":"","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","width":0,"height":0,"sizes":{"thumbnail":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/ch_cp-7.jpg","width":1,"height":1},"medium":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/ch_cp-7.jpg","width":1,"height":1},"medium_large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/ch_cp-7.jpg","width":1,"height":1},"large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/ch_cp-7.jpg","width":1,"height":1},"full":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/ch_cp-7.jpg","width":0,"height":0}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41937","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/users\/488"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=41937"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41937\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4000074907"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=41937"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=41937"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=41937"},{"taxonomy":"byline","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/byline?post=41937"},{"taxonomy":"hashtag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/hashtag?post=41937"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}