{"id":41532,"date":"2026-03-29T13:49:41","date_gmt":"2026-03-29T13:49:41","guid":{"rendered":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Une-violence-ciblee-aux-ressorts-identitaires-41532\/"},"modified":"2026-03-29T13:50:45","modified_gmt":"2026-03-29T13:50:45","slug":"Une-violence-ciblee-aux-ressorts-identitaires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Une-violence-ciblee-aux-ressorts-identitaires\/","title":{"rendered":"Une violence cibl\u00e9e aux ressorts identitaires"},"content":{"rendered":"<p>Les attaques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es contre le b\u00e9tail dans l\u2019Est de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo ne sauraient, \u00e0 cet \u00e9gard, \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 de simples actes de pr\u00e9dation ou \u00e0 des exactions opportunistes en contexte de conflit arm\u00e9. <\/p>\n<p>Elles s\u2019inscrivent, au contraire, dans une logique structur\u00e9e de destruction des fondements \u00e9conomiques, sociaux et symboliques de communaut\u00e9s sp\u00e9cifiquement cibl\u00e9es, au premier rang desquelles les Tutsis des provinces du Nord et du Sud-Kivu.<\/p>\n<p>Car, dans ces soci\u00e9t\u00e9s pastorales, le b\u00e9tail n\u2019est pas une richesse parmi d\u2019autres : il est le socle m\u00eame de l\u2019existence. Il incarne la subsistance, certes, mais aussi la dignit\u00e9, la continuit\u00e9 familiale, la structuration sociale et l\u2019inscription culturelle dans le temps long. <\/p>\n<p>D\u00e9truire le troupeau, c\u2019est donc bien davantage que priver un individu de ses moyens de survie : c\u2019est d\u00e9sarticuler une communaut\u00e9, rompre ses liens internes, effacer ses rep\u00e8res et compromettre sa reproduction sociale.<\/p>\n<p>Les chiffres avanc\u00e9s, plus de 1,8 million de t\u00eates de b\u00e9tail tu\u00e9es ou pill\u00e9es en l\u2019espace de quelques ann\u00e9es, donnent la mesure d\u2019une entreprise qui ne rel\u00e8ve plus de la contingence mais de la syst\u00e9maticit\u00e9. Plus troublant encore, les modalit\u00e9s m\u00eames de ces violences, parfois marqu\u00e9es par une cruaut\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, r\u00e9v\u00e8lent une dimension symbolique : l\u2019animal est vis\u00e9 non pour ce qu\u2019il est, mais pour ce qu\u2019il repr\u00e9sente.<\/p>\n<p>Il devient, dans l\u2019imaginaire des agresseurs, une extension de l\u2019identit\u00e9 de son propri\u00e9taire, une incarnation de son appartenance ethnique.<\/p>\n<p>Cette transposition symbolique n\u2019est pas sans rappeler les m\u00e9canismes de d\u00e9shumanisation \u00e0 l\u2019\u0153uvre lors du G\u00e9nocide contre les Tutsis de 1994 au Rwanda, o\u00f9 les corps eux-m\u00eames \u00e9taient investis d\u2019une signification ethnique et devenaient les supports d\u2019une violence destin\u00e9e \u00e0 atteindre le groupe dans son ensemble. Ici, l\u2019attaque contre le b\u00e9tail fonctionne comme une violence m\u00e9diate : en frappant l\u2019animal, on vise l\u2019homme ; en d\u00e9truisant le troupeau, on cherche \u00e0 effacer le groupe.<\/p>\n<p>Les d\u00e9rives discursives observ\u00e9es, \u00e0 l\u2019instar des rumeurs d\u00e9lirantes colport\u00e9es par ci ou par la, \u00e9voquant des \u00ab vaches arm\u00e9es \u00bb ou des Tutsis dissimul\u00e9s dans le b\u00e9tail, participent de cette m\u00eame logique de d\u00e9shumanisation. <\/p>\n<p>Elles construisent un imaginaire o\u00f9 l\u2019ennemi est partout, o\u00f9 il se confond avec le vivant lui-m\u00eame et o\u00f9 sa destruction devient, dans l\u2019esprit des instigateurs, une n\u00e9cessit\u00e9 quasi ontologique.<\/p>\n<p>{{Qualification juridique et gravit\u00e9 des faits : vers une lecture \u00e0 l\u2019aune du droit international du g\u00e9nocide}}<\/p>\n<p>A la lumi\u00e8re du droit international, et en particulier de la Convention pour la pr\u00e9vention et la r\u00e9pression du crime de g\u00e9nocide, la question n\u2019est pas tant de savoir si ces actes sont graves, ils le sont ind\u00e9niablement, mais s\u2019ils r\u00e9pondent aux crit\u00e8res constitutifs du crime de g\u00e9nocide.<\/p>\n<p>Aux termes de cette convention, le g\u00e9nocide se d\u00e9finit notamment par des actes \u00ab commis dans l\u2019intention de d\u00e9truire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux \u00bb, incluant non seulement les atteintes directes \u00e0 la vie ou \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 physique des membres du groupe, mais \u00e9galement \u00ab la soumission intentionnelle du groupe \u00e0 des conditions d\u2019existence devant entra\u00eener sa destruction physique totale ou partielle \u00bb.<\/p>\n<p>Or, en l\u2019esp\u00e8ce, plusieurs \u00e9l\u00e9ments m\u00e9ritent une attention rigoureuse : le ciblage sp\u00e9cifique d\u2019un groupe ethnique identifi\u00e9, en l\u2019occurrence les Banyamulenge\/Tutsis, dont les moyens de subsistance sont syst\u00e9matiquement vis\u00e9s.  <\/p>\n<p>La destruction massive et organis\u00e9e des ressources vitales, en particulier du b\u00e9tail, qui constitue l\u2019ossature \u00e9conomique et sociale de ces communaut\u00e9s.  <\/p>\n<p>La dimension symbolique et id\u00e9ologique des violences, r\u00e9v\u00e9lant une volont\u00e9 de nier l\u2019existence m\u00eame du groupe \u00e0 travers l\u2019an\u00e9antissement de ce qui le d\u00e9finit. <\/p>\n<p>L\u2019implication all\u00e9gu\u00e9e d\u2019acteurs \u00e9tatiques ou para-\u00e9tatiques, qui, conf\u00e9re \u00e0 ces actes une gravit\u00e9 accrue au regard du droit international. <\/p>\n<p>Dans cette perspective, la destruction syst\u00e9matique du b\u00e9tail, en tant qu\u2019elle vise \u00e0 priver un groupe de ses conditions d\u2019existence et \u00e0 compromettre sa survie en tant qu\u2019entit\u00e9 sociale distincte, pourrait \u00eatre juridiquement qualifi\u00e9e d\u2019acte constitutif de g\u00e9nocide, au titre de la soumission d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e \u00e0 des conditions de vie destructrices.<\/p>\n<p>Toutefois, il convient de rappeler, avec la rigueur qu\u2019impose une telle qualification, que l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant demeure l\u2019intention g\u00e9nocidaire sp\u00e9cifique (dolus specialis). C\u2019est \u00e0 l\u2019aune de cette intention, suffisamment document\u00e9e et \u00e9tablie de mani\u00e8re probante, \u00e0 travers des faits, des discours, des politiques ou des pratiques convergentes que ces actes seront d\u00e9finitivement qualifi\u00e9s comme relevant du crime de g\u00e9nocide.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, m\u00eame en de\u00e7\u00e0 de cette qualification ultime, les faits d\u00e9crits rel\u00e8vent \u00e0 tout le moins de crimes internationaux graves, susceptibles d\u2019\u00eatre qualifi\u00e9s de crimes contre l\u2019humanit\u00e9 ou de violations graves du droit international humanitaire.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, l\u2019enjeu d\u00e9passe la seule indignation morale. Il appelle une mobilisation juridique, politique et internationale \u00e0 la hauteur des faits. Car lorsque la destruction des moyens de subsistance devient un instrument de guerre identitaire, c\u2019est l\u2019humanit\u00e9 m\u00eame du droit qui est mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. <\/p>\n<p>Et c\u2019est dans cette \u00e9preuve que se mesure, en derni\u00e8re instance, la volont\u00e9 r\u00e9elle des nations de pr\u00e9venir les trag\u00e9dies qu\u2019elles ont jur\u00e9 de ne jamais laisser se reproduire.<\/p>\n<figure class=\"spip-document spip-document-73318 aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.igihe.com\/IMG\/jpg\/cpi-9.jpg\" alt=\"Selon le droit international et la Convention sur le g\u00e9nocide, la question n\u2019est pas la gravit\u00e9 des actes, mais leur qualification en tant que crime de g\u00e9nocide\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est des violences dont la brutalit\u00e9 d\u00e9passe la mat\u00e9rialit\u00e9 apparente des faits pour r\u00e9v\u00e9ler une intention plus profonde, plus insidieuse et infiniment plus d\u00e9vastatrice. <\/p>\n","protected":false},"author":488,"featured_media":4000073317,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7542],"tags":[7605],"byline":[9102],"hashtag":[],"class_list":["post-41532","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-art-de-vivre","tag-homenews","byline-tite-gatabazi"],"bylines":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"contributors":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"featured_image":{"id":4000073317,"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cpi_cp-8.jpg","alt":"","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","width":0,"height":0,"sizes":{"thumbnail":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cpi_cp-8.jpg","width":1,"height":1},"medium":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cpi_cp-8.jpg","width":1,"height":1},"medium_large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cpi_cp-8.jpg","width":1,"height":1},"large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cpi_cp-8.jpg","width":1,"height":1},"full":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cpi_cp-8.jpg","width":0,"height":0}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41532","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/users\/488"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=41532"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41532\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4000073317"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=41532"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=41532"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=41532"},{"taxonomy":"byline","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/byline?post=41532"},{"taxonomy":"hashtag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/hashtag?post=41532"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}