{"id":41239,"date":"2026-03-03T13:08:51","date_gmt":"2026-03-03T13:08:51","guid":{"rendered":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Muyaya-fait-du-Mugesera-ou-la-responsabilite-ecrasante-de-la-parole-publique-41239\/"},"modified":"2026-03-03T13:06:26","modified_gmt":"2026-03-03T13:06:26","slug":"Muyaya-fait-du-Mugesera-ou-la-responsabilite-ecrasante-de-la-parole-publique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Muyaya-fait-du-Mugesera-ou-la-responsabilite-ecrasante-de-la-parole-publique\/","title":{"rendered":"Muyaya fait du Mugesera ou la responsabilit\u00e9 \u00e9crasante de la parole publique"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019itin\u00e9raire judiciaire de L\u00e9on Mugesera en demeure une illustration tragique. Condamn\u00e9 pour incitation directe et publique au g\u00e9nocide, \u00e0 la lumi\u00e8re de la Convention pour la pr\u00e9vention et la r\u00e9pression du crime de g\u00e9nocide, il a rappel\u00e9 au monde que le verbe peut pr\u00e9c\u00e9der l\u2019horreur et que l\u2019incendie collectif s\u2019allume souvent par l\u2019\u00e9tincelle d\u2019une tribune.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 l\u2019aune de cette m\u00e9moire juridique et historique que doivent \u00eatre examin\u00e9es les d\u00e9clarations du ministre congolais de la Communication, Patrick Muyaya, lors d\u2019un rassemblement de la diaspora en Canada. <\/p>\n<p>Il a soutenu que seuls les Hutu seraient \u00ab congolais \u00bb et que l\u2019Est de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo serait le territoire d\u2019une pr\u00e9tendue langue \u00ab kihutu \u00bb idiome inexistant, forg\u00e9 pour les besoins d\u2019une rh\u00e9torique d\u2019exclusion, alors la gravit\u00e9 symbolique et politique de tels propos exc\u00e8de la simple pol\u00e9mique.<\/p>\n<p>{{La citoyennet\u00e9 comme fronti\u00e8re discursive}}<\/p>\n<p>Affirmer qu\u2019un groupe ethnique serait l\u2019unique d\u00e9positaire de la nationalit\u00e9 revient \u00e0 red\u00e9finir la citoyennet\u00e9 sur un fondement identitaire et non juridique. Or, dans un \u00c9tat de droit, la citoyennet\u00e9 proc\u00e8de de la Constitution et des lois, non d\u2019une assignation ethnique. Introduire dans l\u2019espace public l\u2019id\u00e9e qu\u2019une composante de la population serait \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la communaut\u00e9 nationale, c\u2019est la rel\u00e9guer hors du pacte civique. C\u2019est substituer au droit une g\u00e9n\u00e9alogie fantasm\u00e9e.<\/p>\n<p>La fiction linguistique du \u00ab kihutu \u00bb participe de cette m\u00eame m\u00e9canique. Nommer, c\u2019est instituer ; mais inventer pour exclure, c\u2019est armer le langage contre le vivre-ensemble. L\u2019histoire r\u00e9gionale a montr\u00e9 comment des cat\u00e9gories essentialis\u00e9es d\u2019abord discursives deviennent des matrices d\u2019exclusion, puis des justifications de violence.<\/p>\n<p>{{La parole d\u2019autorit\u00e9 et la d\u00e9sinhibition collective}}<\/p>\n<p>Le droit p\u00e9nal international distingue avec rigueur le discours politique, f\u00fbt-il acerbe, de l\u2019incitation directe et publique \u00e0 commettre un crime. <\/p>\n<p>Tous les exc\u00e8s verbaux ne constituent pas un d\u00e9lit. Toutefois, la jurisprudence relative \u00e0 l\u2019incitation au g\u00e9nocide a \u00e9tabli un principe cardinal : la parole peut cr\u00e9er un climat propice au passage \u00e0 l\u2019acte, surtout lorsqu\u2019elle \u00e9mane d\u2019une autorit\u00e9 investie d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9 institutionnelle.<\/p>\n<p>\u00ab La parole pr\u00e9c\u00e8de l\u2019acte \u00bb : cette maxime n\u2019est pas une m\u00e9taphore morale, mais une observation juridique et sociologique. Le verbe d\u2019un ministre n\u2019est pas celui d\u2019un pol\u00e9miste isol\u00e9. Il porte l\u2019onction de l\u2019\u00c9tat. Il peut d\u00e9sinhiber, l\u00e9gitimer, banaliser. Il peut sugg\u00e9rer qu\u2019une exclusion est pensable, qu\u2019une hi\u00e9rarchie des appartenances est tol\u00e9rable. Dans des soci\u00e9t\u00e9s travers\u00e9es par des lignes de fracture historiques, cette d\u00e9sinhibition est un facteur de risque majeur.<\/p>\n<p>{{Entre critique politique et rh\u00e9torique identitaire}}<\/p>\n<p>Qu\u2019un responsable gouvernemental critique la politique d\u2019un \u00c9tat voisin rel\u00e8ve du jeu diplomatique ordinaire. Mais lorsque la critique se d\u00e9place du terrain des politiques publiques vers celui de l\u2019ethnicit\u00e9, lorsqu\u2019elle semble assigner l\u2019appartenance nationale \u00e0 une seule composante et exclure implicitement une autre, elle franchit un seuil dangereux.<\/p>\n<p>La comparaison avec le cas Mugesera ne saurait \u00eatre m\u00e9canique ni h\u00e2tive : l\u2019incrimination p\u00e9nale suppose des \u00e9l\u00e9ments constitutifs pr\u00e9cis, intention sp\u00e9cifique, caract\u00e8re direct et public de l\u2019appel, contexte susceptible de produire un risque r\u00e9el. Toutefois, l\u2019histoire r\u00e9gionale impose une vigilance accrue face \u00e0 toute rh\u00e9torique qui essentialise et hi\u00e9rarchise les appartenances.<\/p>\n<p>{{L\u2019exigence d\u2019une parole responsable}}<\/p>\n<p>La r\u00e9gion des Grands Lacs demeure hant\u00e9e par la m\u00e9moire des mots qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 les massacres. Les responsables publics y portent une obligation morale et politique singuli\u00e8re : celle de mesurer la port\u00e9e de leurs d\u00e9clarations, surtout lorsqu\u2019elles sont prononc\u00e9es devant des diasporas o\u00f9 s\u2019entrelacent blessures m\u00e9morielles et passions nationales.<\/p>\n<p>Les propos \u00e9voqu\u00e9s appellent non seulement un d\u00e9bat politique, mais une r\u00e9flexion juridique et \u00e9thique sur les limites de la parole minist\u00e9rielle. Car dans des contextes marqu\u00e9s par des trag\u00e9dies de masse, la fronti\u00e8re entre rh\u00e9torique identitaire et incitation d\u00e9l\u00e9t\u00e8re n\u2019est jamais anodine.<\/p>\n<p>La paix civile ne se d\u00e9fend pas seulement par les armes du droit et de la diplomatie ; elle se pr\u00e9serve d\u2019abord par une discipline du langage. L\u00e0 o\u00f9 le mot exclut, l\u2019acte finit parfois par suivre.<\/p>\n<figure class=\"spip-document spip-document-72422 aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.igihe.com\/IMG\/jpg\/pm-30.jpg\" alt=\"\u00c0 l\u2019instar de L\u00e9on Mugesera jadis, dont les paroles ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u2019horreur, Patrick Muyaya use aujourd\u2019hui de la parole politique pour semer la division et exclure les Tutsi congolais\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019histoire contemporaine des Grands Lacs enseigne, avec une cruaut\u00e9 m\u00e9thodique, que la parole politique n\u2019est jamais neutre. Elle ne se borne pas \u00e0 commenter le r\u00e9el : elle le fa\u00e7onne, l\u2019oriente, parfois le fracture. <\/p>\n","protected":false},"author":488,"featured_media":4000072421,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7581],"tags":[7605],"byline":[9102],"hashtag":[],"class_list":["post-41239","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ideologie","tag-homenews","byline-tite-gatabazi"],"bylines":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"contributors":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"featured_image":{"id":4000072421,"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-27.jpg","alt":"","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","width":0,"height":0,"sizes":{"thumbnail":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-27.jpg","width":1,"height":1},"medium":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-27.jpg","width":1,"height":1},"medium_large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-27.jpg","width":1,"height":1},"large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-27.jpg","width":1,"height":1},"full":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-27.jpg","width":0,"height":0}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41239","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/users\/488"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=41239"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41239\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4000072421"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=41239"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=41239"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=41239"},{"taxonomy":"byline","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/byline?post=41239"},{"taxonomy":"hashtag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/hashtag?post=41239"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}