{"id":41219,"date":"2026-02-28T18:00:00","date_gmt":"2026-02-28T18:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/La-parole-publique-comme-instrument-d-exclusion-et-du-stigmate-41219\/"},"modified":"2026-02-28T19:05:55","modified_gmt":"2026-02-28T19:05:55","slug":"La-parole-publique-comme-instrument-d-exclusion-et-du-stigmate","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/La-parole-publique-comme-instrument-d-exclusion-et-du-stigmate\/","title":{"rendered":"La parole publique comme instrument d\u2019exclusion et du stigmate"},"content":{"rendered":"<p> Lorsque, du haut de la tribune officielle et sous l\u2019onction des cam\u00e9ras nationales de la RTNC, le G\u00e9n\u00e9ral Sylvain Ekenge se permet d\u2019assigner \u00e0 une cat\u00e9gorie de femmes, en l\u2019esp\u00e8ce les femmes tutsies, le qualificatif infamant de \u00ab dangereuses \u00bb, ce n\u2019est pas une maladresse isol\u00e9e qui se donne \u00e0 entendre, mais un sympt\u00f4me. Le sympt\u00f4me d\u2019une parole d\u2019\u00c9tat qui, cessant d\u2019\u00eatre garante de l\u2019unit\u00e9 civique, se mue en vecteur de suspicion collective.<\/p>\n<p>Que, dans la foul\u00e9e, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, entreprenne de rebaptiser la langue des Banyarwanda du Kivu en \u00ab Kihutu \u00bb, pr\u00e9tendant ainsi en r\u00e9server l\u2019usage symbolique \u00e0 un seul groupe au d\u00e9triment des Tutsi congolais, n\u2019est nullement fortuit. <\/p>\n<p>Il s\u2019agit d\u2019une op\u00e9ration de red\u00e9finition identitaire dont la port\u00e9e exc\u00e8de la linguistique. Car la langue, en Afrique des Grands Lacs, n\u2019est pas un simple instrument de communication : elle est un marqueur d\u2019appartenance, un lieu de m\u00e9moire, une matrice de reconnaissance mutuelle. La nommer autrement, c\u2019est en alt\u00e9rer le p\u00e9rim\u00e8tre d\u2019inclusion.<\/p>\n<p>Derri\u00e8re la substitution du Kinyarwanda par le \u00ab Kihutu \u00bb se dessine une tentative de naturalisation d\u2019une fiction ethno-linguistique. On postule l\u2019exclusivit\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 l\u2019histoire atteste la coexistence ; on d\u00e9cr\u00e8te l\u2019appartenance l\u00e0 o\u00f9 pr\u00e9valait la pluralit\u00e9. En proc\u00e9dant ainsi, le discours officiel ne se contente pas d\u2019\u00e9noncer : il performe. Il produit ce qu\u2019il dit. Il transforme l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 en anomalie, la diversit\u00e9 en menace, l\u2019existence d\u2019une composante nationale en corps \u00e9tranger.<\/p>\n<p>Plus grave encore est le silence qui entoure ces d\u00e9clarations. Car l\u2019institutionnalisation du discours de haine ne tient pas seulement \u00e0 la virulence de certains propos ; elle tient \u00e0 leur normalisation. Ce qui aurait d\u00fb susciter une indignation transpartisane au nom des principes constitutionnels d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de non-discrimination se dissout dans l\u2019indiff\u00e9rence ou se perd dans les arguties politiciennes. L\u2019absence de contradiction officielle \u00e9quivaut \u00e0 une caution tacite. Et le stigmate, n\u2019\u00e9tant plus contest\u00e9, s\u2019installe.<\/p>\n<p>L\u2019\u00c9tat est tenu \u00e0 une \u00e9thique de la retenue. Sa parole engage. Elle prot\u00e8ge ou elle expose. Elle rassemble ou elle fracture. Lorsqu\u2019elle d\u00e9signe implicitement des citoyens comme suspects par essence, elle rompt le pacte de confiance qui fonde la communaut\u00e9 politique. Elle substitue \u00e0 la citoyennet\u00e9, cat\u00e9gorie juridique universelle, une hi\u00e9rarchie d\u2019appartenances dont les contours sont mouvants, mais dont les effets sont redoutablement concrets.<\/p>\n<p>De la banalisation \u00e0 l\u2019embrasement : la m\u00e9canique p\u00e9rilleuse du bouc \u00e9missaire<br \/>\nL\u2019histoire politique du continent et d\u2019ailleurs enseigne que nul incendie identitaire ne surgit ex nihilo. Il est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une longue incubation verbale. Les mots pr\u00e9c\u00e8dent les actes ; ils les pr\u00e9parent, les l\u00e9gitiment, les excusent parfois. <\/p>\n<p>Lorsque l\u2019on essentialise une communaut\u00e9, lorsque l\u2019on insinue sa dangerosit\u00e9 intrins\u00e8que, lorsque l\u2019on conteste son enracinement national, on pr\u00e9pare les esprits \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle puisse \u00eatre tenue pour responsable des convulsions futures.<\/p>\n<p>La m\u00e9canique est tristement connue : d\u2019abord la cat\u00e9gorisation, ensuite la stigmatisation, enfin la d\u00e9signation comme bouc \u00e9missaire. Le pouvoir, confront\u00e9 \u00e0 des crises structurelles  s\u00e9curitaires, \u00e9conomiques ou institutionnelles trouve dans l\u2019ethnicisation du d\u00e9bat public une diversion commode. Au lieu d\u2019interroger les causes profondes, on pointe du doigt des visages. Au lieu d\u2019assumer des responsabilit\u00e9s, on invoque des complots. L\u2019ennemi int\u00e9rieur suppl\u00e9e aux carences de la gouvernance.<\/p>\n<p>Ce processus est d\u2019autant plus dangereux qu\u2019il s\u2019inscrit dans un contexte r\u00e9gional charg\u00e9 d\u2019une m\u00e9moire douloureuse. Les Grands Lacs ne sont pas un espace vierge de pr\u00e9c\u00e9dents. Y manipuler les cat\u00e9gories identitaires revient \u00e0 jouer avec des braises encore chaudes. <\/p>\n<p>La banalisation du discours d\u2019exclusion au sommet de l\u2019\u00c9tat ne saurait \u00eatre relativis\u00e9e comme une simple rh\u00e9torique de circonstance ; elle participe d\u2019une construction symbolique dont les cons\u00e9quences peuvent exc\u00e9der les intentions initiales.<\/p>\n<p>Car une fois que la fronti\u00e8re entre le \u00ab nous \u00bb et le \u00ab eux \u00bb est trac\u00e9e par la parole officielle, elle devient un instrument mobilisable par des acteurs moins scrupuleux. Les propos tenus dans l\u2019enceinte minist\u00e9rielle trouvent \u00e9cho dans les r\u00e9seaux sociaux, se radicalisent dans certains m\u00e9dias, s\u2019enracinent dans l\u2019imaginaire collectif. L\u2019\u00c9tat, qui aurait d\u00fb \u00eatre digue, devient source.<\/p>\n<p>Attendre \u00ab que cela s\u2019embrase \u00bb pour feindre la surprise et d\u00e9signer des responsables secondaires rel\u00e8ve d\u2019une d\u00e9fausse morale. La pr\u00e9vention des conflits commence par la vigilance lexicale. Gouverner, c\u2019est mesurer la port\u00e9e des mots que l\u2019on prononce, surtout lorsque ces mots touchent \u00e0 l\u2019identit\u00e9 et \u00e0 la dignit\u00e9 des citoyens.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, l\u2019enjeu n\u2019est pas seulement celui de la protection d\u2019une minorit\u00e9 particuli\u00e8re ; il est celui de la solidit\u00e9 m\u00eame de l\u2019\u00e9difice national. Une nation qui tol\u00e8re l\u2019exclusion symbolique de certains de ses enfants affaiblit la coh\u00e9sion de l\u2019ensemble. Le discours de haine, lorsqu\u2019il s\u2019institutionnalise, ne s\u2019arr\u00eate jamais \u00e0 sa cible initiale : il alt\u00e8re la culture politique tout enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Il appartient donc aux \u00e9lites politiques, intellectuelles, religieuses de rompre avec cette d\u00e9rive. De rappeler que la citoyennet\u00e9 congolaise ne se fragmente pas au gr\u00e9 des opportunit\u00e9s discursives. De r\u00e9affirmer que la diversit\u00e9 n\u2019est pas une menace, mais une donn\u00e9e constitutive de la nation. Faute de quoi, le silence d\u2019aujourd\u2019hui pourrait bien devenir le regret de demain<\/p>\n<figure class=\"spip-document spip-document-72337 aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.igihe.com\/IMG\/png\/screenshot_764_.png\" alt=\"L\u2019attribution par Patrick Muyaya d\u2019une pr\u00e9tendue langue appel\u00e9e \u00ab Kihutu \u00bb, distincte du kinyarwanda et propre aux Hutu congolais, rel\u00e8ve moins d\u2019une simple erreur linguistique que d\u2019une construction identitaire aux importantes implications politiques\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est des glissements s\u00e9mantiques qui ne rel\u00e8vent point de l\u2019anecdote, mais de la tectonique politique.<\/p>\n","protected":false},"author":488,"featured_media":4000072335,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7544],"tags":[7605],"byline":[9102],"hashtag":[],"class_list":["post-41219","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-politique","tag-homenews","byline-tite-gatabazi"],"bylines":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"contributors":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"featured_image":{"id":4000072335,"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-26.jpg","alt":"","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","width":0,"height":0,"sizes":{"thumbnail":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-26.jpg","width":1,"height":1},"medium":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-26.jpg","width":1,"height":1},"medium_large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-26.jpg","width":1,"height":1},"large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-26.jpg","width":1,"height":1},"full":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/pm_cp-26.jpg","width":0,"height":0}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41219","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/users\/488"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=41219"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41219\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4000072335"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=41219"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=41219"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=41219"},{"taxonomy":"byline","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/byline?post=41219"},{"taxonomy":"hashtag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/hashtag?post=41219"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}