{"id":41140,"date":"2026-02-20T13:57:35","date_gmt":"2026-02-20T13:57:35","guid":{"rendered":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/De-l-entretien-comme-exigence-ethique-41140\/"},"modified":"2026-02-20T13:34:53","modified_gmt":"2026-02-20T13:34:53","slug":"De-l-entretien-comme-exigence-ethique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/De-l-entretien-comme-exigence-ethique\/","title":{"rendered":"De l\u2019entretien comme exigence \u00e9thique"},"content":{"rendered":"<p>De la relecture permanente du g\u00e9nocide contre les tutsi de 1994 aux analyses contemporaines des \u00e9quilibres r\u00e9gionaux dans les Grands Lacs, un certain prisme narratif s\u2019est progressivement impos\u00e9, parfois au d\u00e9triment de la complexit\u00e9 historique et g\u00e9opolitique. <\/p>\n<p>Cette persistance d\u2019angles r\u00e9currents, de cadrages s\u00e9lectifs et d\u2019accents univoques interroge l\u2019\u00e9thique et la d\u00e9ontologie journalistiques : l\u2019information demeure-t-elle un espace d\u2019intelligibilit\u00e9 partag\u00e9e ou devient-elle l\u2019expression d\u2019un tropisme id\u00e9ologique ?<\/p>\n<p>Les d\u00e9bats entourant la couverture de conflits internationaux ont, au fil des ann\u00e9es, aliment\u00e9 une d\u00e9fiance diffuse. Cette crise de confiance n\u2019est pas n\u00e9e d\u2019un incident isol\u00e9, mais d\u2019un cumul : approximations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, choix lexicaux lourds de sous-entendus, hi\u00e9rarchisation discutable des sources, voire connivences implicites avec certains cercles d\u2019analyse. Le journalisme, cens\u00e9 \u00e9clairer, se trouve alors soup\u00e7onn\u00e9 d\u2019orienter.<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte qu\u2019il convient de situer l\u2019art d\u00e9licat de l\u2019entretien. L\u2019interview politique, lorsqu\u2019elle s\u2019exerce \u00e0 son plus haut degr\u00e9 d\u2019exigence, rel\u00e8ve d\u2019une discipline presque diplomatique. Elle suppose une tension ma\u00eetris\u00e9e entre la fermet\u00e9 et l\u2019\u00e9quit\u00e9, entre la vigilance critique et le respect scrupuleux de la parole donn\u00e9e. <\/p>\n<p>L\u2019entretien n\u2019est ni un duel ni un monologue : il est, en principe, un espace de m\u00e9diation o\u00f9 le journaliste assume une fonction d\u2019intercesseur entre le pouvoir et le public.<\/p>\n<p>Or cette fonction est fragilis\u00e9e lorsque la question cesse d\u2019\u00eatre un instrument d\u2019exploration pour devenir un outil d\u2019assignation. Lorsque Marc Perelman, sur France 24, face \u00e0 Massad Boulos, privil\u00e9gie la frontalit\u00e9 accusatoire: \u00ab Kagame a trahi \u00bb, \u00ab Quelles sanctions contre lui ? \u00bb l\u2019interrogation ne s\u2019ouvre plus vers la complexit\u00e9 ; elle formule un verdict pr\u00e9alable. Elle ne sollicite plus l\u2019\u00e9claircissement : elle pr\u00e9suppose la culpabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Certes, l\u2019incision journalistique est n\u00e9cessaire. Elle emp\u00eache la langue de bois, d\u00e9joue les strat\u00e9gies d\u2019\u00e9vitement, contraint les responsables publics \u00e0 pr\u00e9ciser leur pens\u00e9e. Le journalisme n\u2019est pas la complaisance. Mais lorsque la question devient sentence, l\u2019entretien se mue en proc\u00e8s. Le journaliste se fait procureur ; l\u2019invit\u00e9, somm\u00e9 de se d\u00e9fendre, adopte la posture de l\u2019accus\u00e9. Le public, d\u00e8s lors, n\u2019assiste plus \u00e0 une \u00e9lucidation raisonn\u00e9e des faits, mais \u00e0 une confrontation dramatis\u00e9e.<\/p>\n<p>La r\u00e9action prudente et nuanc\u00e9e de l\u2019interlocuteur refusant l\u2019enfermement rh\u00e9torique, recontextualisant les enjeux, esquivant les cat\u00e9gorisations binaires r\u00e9v\u00e8le une autre conception du d\u00e9bat : celle qui reconna\u00eet la densit\u00e9 des situations g\u00e9opolitiques et la superposition des temporalit\u00e9s historiques. <\/p>\n<p>Dans la r\u00e9gion des Grands Lacs, o\u00f9 la m\u00e9moire du g\u00e9nocide contre les Tutsi irrigue encore les rivalit\u00e9s r\u00e9gionales et les jeux d\u2019alliances internationales s\u2019entrecroisent, chaque parole publique s\u2019inscrit dans une guerre des r\u00e9cits. Le moindre exc\u00e8s lexical peut devenir une \u00e9tincelle.<\/p>\n<p>{{Le journaliste, \u00e9claireur ou acteur du conflit ? Les p\u00e9rils d\u2019une d\u00e9rive d\u00e9mocratique}}<\/p>\n<p>Dans une d\u00e9mocratie authentique, le journaliste n\u2019a pas vocation \u00e0 creuser des tranch\u00e9es ni \u00e0 \u00e9riger des tribunaux m\u00e9diatiques. Sa mission est de contextualiser, de v\u00e9rifier, de relier les faits, afin de fournir au citoyen les instruments d\u2019un jugement \u00e9clair\u00e9. Il n\u2019est ni avocat ni procureur : il est \u00e9claireur.<\/p>\n<p>Lorsque l\u2019entretien se transforme en mise en accusation publique, l\u2019information change de nature. Elle cesse d\u2019\u00eatre un espace de d\u00e9lib\u00e9ration pour devenir un vecteur de polarisation. Dans des contextes g\u00e9opolitiques d\u00e9j\u00e0 inflammables, une telle d\u00e9rive peut figer les antagonismes, conforter les narratifs simplificateurs et radicaliser les positions.<\/p>\n<p>A l\u2019\u00e8re de l\u2019instantan\u00e9it\u00e9 num\u00e9rique, la tentation est grande de privil\u00e9gier la formule choc au d\u00e9triment de la nuance. L\u2019\u00e9conomie de l\u2019attention r\u00e9compense l\u2019affrontement spectaculaire plut\u00f4t que l\u2019analyse m\u00e9thodique. Pourtant, la d\u00e9mocratie repose sur une exigence inverse : celle du discernement, de la lenteur r\u00e9flexive, du contradictoire loyal.<\/p>\n<p>Lorsque le journaliste adopte une posture accusatoire r\u00e9currente, il prend le risque de devenir acteur du conflit qu\u2019il pr\u00e9tend observer. Il quitte le terrain de l\u2019information pour entrer dans celui de l\u2019intervention. Cette confusion des r\u00f4les nourrit la d\u00e9fiance, alimente les soup\u00e7ons de manipulation et affaiblit la cr\u00e9dibilit\u00e9 m\u00eame des m\u00e9dias.<\/p>\n<p>Il n\u2019est d\u00e8s lors pas surprenant que les r\u00e9seaux sociaux aient progressivement occup\u00e9 l\u2019espace laiss\u00e9 vacant par cette crise de confiance. L\u00e0 o\u00f9 l\u2019on attendait autrefois le journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 de 20 heures comme une grand-messe civique, l\u2019audience se disperse d\u00e9sormais sur des plateformes num\u00e9riques offrant pluralit\u00e9 des points de vue, r\u00e9activit\u00e9 et possibilit\u00e9 de contradiction imm\u00e9diate. <\/p>\n<p>Les cha\u00eenes d\u2019information en continu elles-m\u00eames connaissent, dans plusieurs pays occidentaux, une \u00e9rosion d\u2019audience que d\u2019aucuns relient \u00e0 la perception d\u2019un \u00e9loignement croissant des r\u00e8gles d\u00e9ontologiques et d\u2019une dramatisation excessive du d\u00e9bat public.<\/p>\n<p>Les r\u00e9seaux sociaux ne sont pas exempts de d\u00e9rives ; ils charrient rumeurs et approximations. Mais ils ont aussi introduit un contre-pouvoir discursif, une capacit\u00e9 de rectification rapide et une mise en concurrence des r\u00e9cits qui contraignent les m\u00e9dias traditionnels \u00e0 davantage de vigilance.<\/p>\n<p>Ainsi, la question d\u00e9passe le cas particulier d\u2019un entretien ou d\u2019un journaliste. Elle touche au c\u0153ur du pacte d\u00e9mocratique. Si l\u2019information se laisse instrumentaliser, elle cesse d\u2019\u00eatre un bien commun. Si le journaliste renonce \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre exigeant entre incisivit\u00e9 et \u00e9quit\u00e9, il fragilise la confiance sans laquelle aucune d\u00e9mocratie ne prosp\u00e8re.<\/p>\n<p>La grandeur de l\u2019interview r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 \u00e0 faire surgir la v\u00e9rit\u00e9 non par l\u2019invective, mais par l\u2019exigence ; non par la condamnation pr\u00e9alable, mais par la mise en lumi\u00e8re. \u00c0 cette hauteur seulement le journalisme retrouve sa vocation premi\u00e8re : \u00e9clairer sans attiser, questionner sans condamner, informer sans diviser.<\/p>\n<figure class=\"spip-document spip-document-71939 aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.igihe.com\/IMG\/jpg\/jf.jpg\" alt=\"Quand Marc Perelman, sur France 24, face \u00e0 Massad Boulos, a adopt\u00e9 un ton accusateur direct contre le Rwanda, la discussion ne cherche plus \u00e0 comprendre la complexit\u00e9 du sujet, mais rend d\u00e9j\u00e0 un jugement\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis plus de trois d\u00e9cennies, la pr\u00e9sentation du Rwanda et de ses autorit\u00e9s dans une partie des m\u00e9dias occidentaux suscite interrogations et controverses. <\/p>\n","protected":false},"author":488,"featured_media":4000071938,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7544],"tags":[7605],"byline":[9102],"hashtag":[],"class_list":["post-41140","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-politique","tag-homenews","byline-tite-gatabazi"],"bylines":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"contributors":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"featured_image":{"id":4000071938,"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/jf_cp.jpg","alt":"","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","width":0,"height":0,"sizes":{"thumbnail":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/jf_cp.jpg","width":1,"height":1},"medium":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/jf_cp.jpg","width":1,"height":1},"medium_large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/jf_cp.jpg","width":1,"height":1},"large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/jf_cp.jpg","width":1,"height":1},"full":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/jf_cp.jpg","width":0,"height":0}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41140","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/users\/488"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=41140"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/41140\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4000071938"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=41140"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=41140"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=41140"},{"taxonomy":"byline","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/byline?post=41140"},{"taxonomy":"hashtag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/hashtag?post=41140"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}