{"id":37470,"date":"2025-04-22T13:33:59","date_gmt":"2025-04-22T13:33:59","guid":{"rendered":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Paroles-de-memoire-et-heritage-des-consciences-37470\/"},"modified":"2025-04-22T16:40:06","modified_gmt":"2025-04-22T16:40:06","slug":"Paroles-de-memoire-et-heritage-des-consciences","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Paroles-de-memoire-et-heritage-des-consciences\/","title":{"rendered":"Paroles de m\u00e9moire et h\u00e9ritage des consciences"},"content":{"rendered":"<p>Cette m\u00e9moire, indissociable des tr\u00e9fonds de l\u2019humaine condition et des soubresauts tragiques de l\u2019histoire contemporaine, se doit d\u2019irriguer en permanence le tissu social, culturel et symbolique de la soci\u00e9t\u00e9 concern\u00e9e et du monde \u00e9clair\u00e9. <\/p>\n<p>Car la transmission de cette parole, lourde de douleur mais aussi porteuse d\u2019enseignement et de r\u00e9silience, constitue un imp\u00e9ratif \u00e9thique et civilisationnel. Elle engage \u00e0 restituer aux morts leur nom et leur humanit\u00e9 spoli\u00e9e, tout en pr\u00e9munissant les vivants contre les r\u00e9surgences de l\u2019ab\u00eeme. <\/p>\n<p>De ce fait, la m\u00e9moire du g\u00e9nocide, loin de se r\u00e9sumer \u00e0 une exigence m\u00e9morielle \u00e9pisodique, doit devenir un ferment quotidien de vigilance morale, d\u2019\u00e9ducation des consciences et de refondation du lien social, \u00e0 travers des espaces de parole, de cr\u00e9ation et de r\u00e9flexion que seule la continuit\u00e9 peut sanctuariser. <\/p>\n<p>C\u2019est dans ce mouvement ininterrompu que se joue la dignit\u00e9 des rescap\u00e9s, la responsabilit\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations h\u00e9riti\u00e8res et l\u2019honneur des soci\u00e9t\u00e9s humaines face aux t\u00e9n\u00e8bres de l\u2019Histoire.<\/p>\n<p>Il est des douleurs collectives qui ne sauraient demeurer cantonn\u00e9es aux bornes calendaires de la comm\u00e9moration officielle. Le g\u00e9nocide perp\u00e9tr\u00e9 contre les Tutsi du Rwanda en 1994 appartient \u00e0 cette cat\u00e9gorie de trag\u00e9dies historiques dont la m\u00e9moire, pour \u00eatre salvatrice, doit transcender les rituels circonstanci\u00e9s du souvenir et s\u2019inscrire, comme une respiration souterraine mais constante, dans la trame du quotidien. <\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 cette exigence qu\u2019a r\u00e9pondu avec acuit\u00e9 l\u2019artiste rwandais Yannick Kamanzi \u00e0 travers son projet \u00ab Parole interg\u00e9n\u00e9rationnelle \u00bb, d\u00e9voil\u00e9 au Kwibuka 30 dans la grande salle de l\u2019Unesco \u00e0 Paris, avant de prolonger cet \u00e9lan \u00e0 Kigali, en offrant \u00e0 la communaut\u00e9 nationale et diasporique une projection de son documentaire, suivie d\u2019un panel d\u2019\u00e9changes d\u2019une rare densit\u00e9.<\/p>\n<p>{{La m\u00e9moire comme mat\u00e9riau vivant et enjeu civilisationnel}}<\/p>\n<p>Le travail de transmission m\u00e9morielle, particuli\u00e8rement lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une catastrophe g\u00e9nocidaire, ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 l\u2019archivage de t\u00e9moignages ou \u00e0 la mus\u00e9ification de r\u00e9cits traumatiques. <\/p>\n<p>Il s\u2019agit de faire \u0153uvre de transmission vivante, d\u2019activer un patrimoine immat\u00e9riel o\u00f9 les survivants, leurs descendants et la communaut\u00e9 humaine tout enti\u00e8re participent \u00e0 la reconstruction symbolique du lien social d\u00e9vast\u00e9. <\/p>\n<p>La parole des rescap\u00e9s, articul\u00e9e aux interrogations des jeunes g\u00e9n\u00e9rations et aux silences endeuill\u00e9s des disparus, devient ainsi un levier anthropologique majeur, un espace de r\u00e9paration psychique et de refondation culturelle.<\/p>\n<p>En r\u00e9unissant trois g\u00e9n\u00e9rations autour de cette m\u00e9moire douloureuse, Yannick Kamanzi a restitu\u00e9 la profondeur d\u2019un h\u00e9ritage fractur\u00e9 et pourtant n\u00e9cessaire \u00e0 la stabilit\u00e9 psychologique et identitaire des individus et du corps social. Car l\u00e0 o\u00f9 le g\u00e9nocide avait pour dessein l\u2019an\u00e9antissement non seulement des corps mais de l\u2019histoire et des filiations symboliques, cette parole partag\u00e9e restaure une cha\u00eene de sens et de filiation m\u00e9morielle.<\/p>\n<p>{{Les ressorts psychologiques de la transmission}}<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, la m\u00e9moire du g\u00e9nocide fonctionne selon des logiques complexes o\u00f9 se m\u00ealent traumatismes individuels, m\u00e9moire familiale et m\u00e9moire collective. Pour les rescap\u00e9s, le r\u00e9cit de l\u2019horreur constitue \u00e0 la fois un fardeau et une n\u00e9cessit\u00e9 : fardeau, car il r\u00e9active la souffrance et l\u2019arrachement, n\u00e9cessit\u00e9, car il permet de sortir de l\u2019isolement m\u00e9moriel et d\u2019inscrire l\u2019exp\u00e9rience dans un r\u00e9cit collectif structurant. <\/p>\n<p>Pour les descendants et les plus jeunes, entendre ces r\u00e9cits, les recevoir, les interroger, constitue un acte d\u2019appropriation et de reconnaissance qui fonde l\u2019appartenance et \u00e9vite l\u2019oubli, lequel serait la forme ultime de la n\u00e9gation.<\/p>\n<p>Il convient de rappeler, \u00e0 la suite de Paul Ric\u0153ur, que \u00ab la m\u00e9moire est toujours m\u00e9moire de quelque chose, par quelqu\u2019un et pour quelqu\u2019un \u00bb. D\u00e8s lors, cette transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle devient un acte \u00e9thique et politique. Elle garantit que les blessures du pass\u00e9 ne se refermeront pas dans l\u2019indiff\u00e9rence, et qu&#8217;elles constitueront au contraire un ferment de vigilance et de r\u00e9sistance face aux r\u00e9surgences de l\u2019id\u00e9ologie g\u00e9nocidaire et aux tentations r\u00e9visionnistes.<\/p>\n<p>{{Un besoin d\u2019inscription dans la quotidiennet\u00e9}}<\/p>\n<p>L\u2019un des enseignements les plus pr\u00e9cieux de ce projet et des \u00e9changes qui l\u2019ont accompagn\u00e9 est l\u2019appel des participants \u00e0 d\u00e9lier la m\u00e9moire du g\u00e9nocide des seules dates de comm\u00e9moration. Car le trauma n\u2019ob\u00e9it pas au calendrier, et les besoins de parole, de reconnaissance et de partage s\u2019inscrivent dans un continuum existentiel qui exc\u00e8de le temps c\u00e9r\u00e9moniel. <\/p>\n<p>Organiser de tels \u00e9v\u00e9nements tout au long de l\u2019ann\u00e9e, dans des espaces publics, culturels et \u00e9ducatifs, c\u2019est affirmer que la m\u00e9moire du g\u00e9nocide appartient d\u00e9sormais au patrimoine universel de l\u2019humanit\u00e9 et qu\u2019elle constitue un outil d\u2019\u00e9ducation civique et de r\u00e9sistance morale contre toutes les formes de haine identitaire.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, inscrire cette m\u00e9moire dans le quotidien permet de normaliser la parole sur le g\u00e9nocide, de d\u00e9samorcer les peurs et les tabous h\u00e9rit\u00e9s, et d\u2019\u00e9viter que les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations n\u2019en fassent un objet lointain, d\u00e9tach\u00e9 de leurs pr\u00e9occupations. Elle devient ainsi une ressource psychique et culturelle, un levier pour interroger les fractures du pr\u00e9sent et travailler \u00e0 la construction d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 plus juste.<\/p>\n<p>La d\u00e9marche initi\u00e9e par Yannick Kamanzi s\u2019inscrit dans une perspective salutaire : faire de la m\u00e9moire du g\u00e9nocide contre les Tutsi un espace de parole vivante, de transmission exigeante et de mobilisation citoyenne permanente. Elle rappelle que la m\u00e9moire n\u2019est pas un acte du pass\u00e9, mais un engagement dans le pr\u00e9sent et pour l\u2019avenir. <\/p>\n<p>Il appartient d\u00e9sormais aux institutions, aux artistes, aux \u00e9ducateurs et aux citoyens de relayer ce mouvement, de multiplier ces espaces de m\u00e9moire partag\u00e9e et d\u2019en faire, \u00e0 l\u2019instar du chant des anc\u00eatres, une voix qui ne se tait jamais.<\/p>\n<figure class=\"spip-document spip-document-60313 aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.igihe.com\/IMG\/jpg\/cp-2.jpg\" alt=\"Il ne saurait \u00eatre concevable que le souvenir du g\u00e9nocide perp\u00e9tr\u00e9 contre les Tutsi au Rwanda en 1994 demeure confin\u00e9 aux bornes rituelles des comm\u00e9morations calendaires\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il ne saurait \u00eatre concevable que le souvenir du g\u00e9nocide perp\u00e9tr\u00e9 contre les Tutsi au Rwanda en 1994 demeure confin\u00e9 aux bornes rituelles des comm\u00e9morations calendaires, aussi solennelles et n\u00e9cessaires soient-elles. <\/p>\n","protected":false},"author":488,"featured_media":4000060312,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7544],"tags":[7605],"byline":[9102],"hashtag":[],"class_list":["post-37470","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-politique","tag-homenews","byline-tite-gatabazi"],"bylines":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"contributors":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"featured_image":{"id":4000060312,"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cp-44.jpg","alt":"","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","width":0,"height":0,"sizes":{"thumbnail":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cp-44.jpg","width":1,"height":1},"medium":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cp-44.jpg","width":1,"height":1},"medium_large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cp-44.jpg","width":1,"height":1},"large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cp-44.jpg","width":1,"height":1},"full":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/cp-44.jpg","width":0,"height":0}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37470","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/users\/488"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=37470"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37470\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4000060312"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=37470"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=37470"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=37470"},{"taxonomy":"byline","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/byline?post=37470"},{"taxonomy":"hashtag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/hashtag?post=37470"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}