{"id":37443,"date":"2025-04-18T17:55:51","date_gmt":"2025-04-18T17:55:51","guid":{"rendered":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Les-silences-de-l-indicible-37443\/"},"modified":"2025-04-18T17:14:13","modified_gmt":"2025-04-18T17:14:13","slug":"Les-silences-de-l-indicible","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/Les-silences-de-l-indicible\/","title":{"rendered":"Les silences de l\u2019indicible"},"content":{"rendered":"<p>En mobilisant des r\u00e9f\u00e9rences philosophiques, sociologiques et historiques, on peut tenter de comprendre pourquoi, apr\u00e8s l\u2019effondrement moral d\u2019un g\u00e9nocide, le silence s\u2019installe durablement, avant que les mots ne parviennent, peut-\u00eatre, \u00e0 restituer l\u2019irr\u00e9parable.<\/p>\n<p>L\u2019histoire contemporaine, jalonn\u00e9e de trag\u00e9dies humaines d\u2019une violence indicible du g\u00e9nocide arm\u00e9nien (1915) \u00e0 celui du contre les tutsi au Rwanda (1994), en passant par la Shoah, confronte sans cesse les soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 une m\u00eame \u00e9nigme : pourquoi, dans l\u2019apr\u00e8s-coup du massacre, s\u2019installe-t-il une culture du silence ? <\/p>\n<p>Ce mutisme n\u2019est ni anodin ni accidentel. Il participe d\u2019une dynamique collective complexe, o\u00f9 le besoin de taire se conjugue avec l\u2019incapacit\u00e9 de dire. Comme l\u2019\u00e9crivait Primo Levi, rescap\u00e9 des camps nazis, \u00ab il est difficile de faire comprendre ce qu&#8217;est l&#8217;ab\u00eeme \u00e0 ceux qui ne l&#8217;ont pas vu \u00bb. <\/p>\n<p>{{La sid\u00e9ration de l\u2019indicible : quand le langage se d\u00e9robe}}<\/p>\n<p>Face \u00e0 l\u2019extr\u00eame violence, le langage, con\u00e7u pour rendre compte de l\u2019exp\u00e9rience humaine ordinaire, se montre radicalement inadapt\u00e9. Georges Bataille \u00e9crivait \u00e0 propos d\u2019Auschwitz : \u00ab Ce qu&#8217;il faut dire, c&#8217;est qu&#8217;il n&#8217;y a rien \u00e0 dire \u00bb. <\/p>\n<p>Ce constat de l\u2019incommunicabilit\u00e9 de l\u2019horreur renvoie \u00e0 ce que Jean-Fran\u00e7ois Lyotard a nomm\u00e9 le \u00ab diff\u00e9rend \u00bb : une situation o\u00f9 le tort subi exc\u00e8de toute possibilit\u00e9 d\u2019expression, o\u00f9 la victime ne dispose d\u2019aucun cadre linguistique pour nommer ce qui lui est arriv\u00e9.<\/p>\n<p>Ainsi, le g\u00e9nocide produit un exc\u00e8s de r\u00e9alit\u00e9 qui d\u00e9borde les capacit\u00e9s discursives des survivants. L\u2019exp\u00e9rience concentrationnaire, les massacres syst\u00e9matiques et la d\u00e9shumanisation industrielle \u00e9chappent \u00e0 toute narration ordinaire. Ce silence est donc, en premier lieu, le sympt\u00f4me d\u2019un trauma collectif.<\/p>\n<p>{{Le mutisme comme strat\u00e9gie sociale et politique}}<\/p>\n<p>Dans l\u2019apr\u00e8s-g\u00e9nocide, le silence devient aussi une strat\u00e9gie sociale de survie. Comme l\u2019ont montr\u00e9 les travaux de Pierre Nora sur les lieux de m\u00e9moire, les soci\u00e9t\u00e9s post-traumatiques choisissent souvent de \u00ab suspendre \u00bb certains souvenirs trop douloureux afin de pr\u00e9server un minimum de coh\u00e9sion. Car le g\u00e9nocide laisse derri\u00e8re lui des communaut\u00e9s fractur\u00e9es o\u00f9 victimes, bourreaux et complices cohabitent dans un espace restreint. Le mutisme est alors un pacte tacite de coexistence.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les pouvoirs politiques s\u2019emparent de cette m\u00e9moire vacante pour en contr\u00f4ler les contours. Ainsi, dans la Turquie r\u00e9publicaine naissante, toute mention du g\u00e9nocide arm\u00e9nien fut r\u00e9prim\u00e9e afin de pr\u00e9server l\u2019unit\u00e9 nationale. <\/p>\n<p>Le philosophe Paul Ric\u0153ur a soulign\u00e9 cette instrumentalisation des m\u00e9moires en montrant que le souvenir collectif est toujours \u00ab travaill\u00e9 par l\u2019oubli \u00bb, qu\u2019il soit volontaire ou impos\u00e9.<\/p>\n<p>{{Silence et transmission rituelle : un autre langage du souvenir}}<\/p>\n<p>Il serait cependant r\u00e9ducteur de n\u2019envisager le silence qu\u2019en termes d\u2019amn\u00e9sie ou de censure. Dans certaines soci\u00e9t\u00e9s, le souvenir se perp\u00e9tue hors du langage articul\u00e9, \u00e0 travers des rites, des comm\u00e9morations symboliques et des gestes codifi\u00e9s. L\u2019anthropologue Maurice Halbwachs a d\u00e9montr\u00e9 que la m\u00e9moire collective peut se transmettre par des formes non verbales qui structurent l\u2019identit\u00e9 d\u2019un groupe.<\/p>\n<p>Ainsi, au Cambodge post-Khmer rouges, avant que les langues ne se d\u00e9lient, ce sont les rituels bouddhistes et les c\u00e9r\u00e9monies des morts qui ont assum\u00e9 le r\u00f4le de transmission m\u00e9morielle. Le silence n\u2019\u00e9tait pas synonyme d\u2019oubli, mais un langage symbolique de la souffrance collective.<br \/>\nLa culture du silence post-g\u00e9nocidaire appara\u00eet donc comme un ph\u00e9nom\u00e8ne multiforme : sympt\u00f4me d\u2019un trauma indicible, strat\u00e9gie sociale de pr\u00e9servation, outil politique de domination m\u00e9morielle et modalit\u00e9 culturelle sp\u00e9cifique de la transmission du souvenir. Elle rappelle que face \u00e0 l\u2019horreur absolue, les soci\u00e9t\u00e9s inventent des dispositifs de m\u00e9moire complexes o\u00f9 le dire et le taire s\u2019entrelacent.<\/p>\n<p>Comme le r\u00e9sume admirablement Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme, le mal radical, par son caract\u00e8re incommensurable et sa transgression des normes morales et juridiques les plus \u00e9l\u00e9mentaires, d\u00e9fie la pens\u00e9e elle-m\u00eame, au point que cette derni\u00e8re, saisie de stupeur, se voit rel\u00e9gu\u00e9e aux confins de son propre pouvoir. <\/p>\n<p>L\u2019esprit humain, fa\u00e7onn\u00e9 pour rendre intelligible l\u2019exp\u00e9rience et en ordonner les chaos, se heurte ici \u00e0 une \u00e9nigme insurmontable, \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne qui exc\u00e8de l\u2019entendement et \u00e9chappe \u00e0 toute rationalisation possible. En ce sens, le mal radical ne se contente pas de contester les cadres de la pens\u00e9e \u00e9thique ; il les pulv\u00e9rise, laissant derri\u00e8re lui un vide conceptuel o\u00f9 la parole s\u2019\u00e9teint et o\u00f9 le jugement se paralyse. <\/p>\n<p>Ce qui subsiste alors, c\u2019est un mutisme int\u00e9rieur, non point de l\u2019ordre de l\u2019oubli, mais de celui d\u2019une sid\u00e9ration \u00e9thique, o\u00f9 le sujet conscient de l\u2019ab\u00eeme auquel il se confronte, renonce momentan\u00e9ment \u00e0 nommer ce que ses cat\u00e9gories ordinaires ne sauraient appr\u00e9hender.<\/p>\n<p>Le silence qui s\u2019ensuit n\u2019est donc nullement \u00e0 interpr\u00e9ter comme un reniement du souvenir ou une d\u00e9faillance de la m\u00e9moire collective, mais bien plut\u00f4t comme la marque ind\u00e9l\u00e9bile d\u2019une impuissance fondamentale de la pens\u00e9e humaine face \u00e0 l\u2019horreur extr\u00eame. <\/p>\n<p>Il constitue une r\u00e9ponse paradoxale \u00e0 ce que Paul Ric\u0153ur nommait le scandale du mal, c&#8217;est-\u00e0-dire ce qui, dans l\u2019exp\u00e9rience humaine, refuse de se laisser int\u00e9grer dans un r\u00e9cit de sens. Cette parole tue devient un langage en creux, un palimpseste m\u00e9moriel o\u00f9 l\u2019absence de mots signale, plus puissamment que les discours, la profondeur du traumatisme. <\/p>\n<p>Le silence post-g\u00e9nocidaire n\u2019est donc pas simple vacuit\u00e9, mais une densit\u00e9 indicible o\u00f9 se loge la m\u00e9moire la plus douloureuse, et o\u00f9 l&#8217;humanit\u00e9, confront\u00e9e \u00e0 l\u2019effondrement de ses rep\u00e8res moraux, pr\u00e9f\u00e8re taire ce qu\u2019elle pressent comme infigurable et inacceptable.<\/p>\n<figure class=\"spip-document spip-document-60266 aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fr.igihe.com\/IMG\/jpg\/sil.jpg\" alt=\"Dans les soci\u00e9t\u00e9s marqu\u00e9es par les g\u00e9nocides, la m\u00e9moire se tisse souvent dans les silences, entre traumatisme, contraintes sociales et manipulations politiques\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s meurtries par les g\u00e9nocides, la m\u00e9moire collective se construit souvent dans les interstices du silence. On s\u2019interroge sur les ressorts multiples de cette culture du mutisme, entre trauma, n\u00e9cessit\u00e9 sociale et manipulation politique. <\/p>\n","protected":false},"author":488,"featured_media":4000060265,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7544],"tags":[7605],"byline":[9102],"hashtag":[],"class_list":["post-37443","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-politique","tag-homenews","byline-tite-gatabazi"],"bylines":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"contributors":[{"id":9102,"name":"Tite Gatabazi","slug":"tite-gatabazi","description":"","image":{"id":0,"url":"https:\/\/secure.gravatar.com\/avatar\/?s=96&d=mm&f=y&r=g","alt":"Default avatar","title":"Default avatar","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","sizes":[]},"user_id":472}],"featured_image":{"id":4000060265,"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/sil.jpg","alt":"","caption":"","mime_type":"image\/jpeg","width":0,"height":0,"sizes":{"thumbnail":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/sil.jpg","width":1,"height":1},"medium":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/sil.jpg","width":1,"height":1},"medium_large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/sil.jpg","width":1,"height":1},"large":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/sil.jpg","width":1,"height":1},"full":{"url":"https:\/\/fr-images.igihe.com\/IMG\/logo\/sil.jpg","width":0,"height":0}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37443","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/users\/488"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=37443"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/37443\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media\/4000060265"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=37443"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=37443"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=37443"},{"taxonomy":"byline","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/byline?post=37443"},{"taxonomy":"hashtag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.igihe.com\/french\/wp-json\/wp\/v2\/hashtag?post=37443"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}