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Les Interahamwe s’entraînaient chez Kabuga : les révélations accablantes d’anciens voisins
Même après sa mort, les témoignages continuent d’éclairer le rôle joué dans la préparation et l’exécution du génocide contre les Tutsi. En effet, d’anciens voisins, des survivants ainsi que des condamnés pour crimes liés au génocide décrivent un homme au cœur d’un vaste réseau de soutien aux milices Interahamwe.
Les procureurs accusaient Kabuga d’avoir utilisé sa fortune et son réseau d’affaires pour financer et soutenir les massacres. En novembre 1993, l’une de ses entreprises avait importé 25 tonnes de machettes en provenance de Chine, avant d’en acheter 50 000 autres en mars 1994. Ces armes furent ensuite utilisées pendant le génocide contre les Tutsi, aux côtés d’autres armes rudimentaires qu’il est également accusé d’avoir distribuées.
Arrêté en France en mai 2020 après vingt-six années de fuite, Kabuga aurait bénéficié, durant sa cavale, de réseaux de protection dans plusieurs pays occidentaux. Après l’annonce d’une récompense de cinq millions de dollars pour toute information menant à son arrestation, il aurait également pris des mesures importantes pour faire taire les personnes soupçonnées de connaître sa cachette.
Né dans l’actuel secteur de Mukarange, dans le district de Gicumbi, Kabuga avait commencé comme petit commerçant avant de bâtir un immense empire économique grâce au commerce transfrontalier et à la contrebande de marchandises entre l’Ouganda et le Rwanda. Installé ensuite à Kigali, il était devenu l’un des hommes d’affaires les plus riches du pays.

« Les Interahamwe s’entraînaient dans sa résidence »
Pierre Zukuriza, âgé de 68 ans et président d’IBUKA dans le district de Gasabo, affirme avoir été voisin de Kabuga à Kimironko avant le génocide contre les Tutsi.
Dans un entretien accordé à IGIHE, il raconte qu’au départ, Kabuga apparaissait simplement comme un homme d’affaires prospère. Mais au fil du temps, son immense propriété s’est avérée être un centre d’activités des milices Interahamwe.
« Sa propriété couvrait plus d’un hectare », explique Zukuriza. « C’est là que les Interahamwe de Kimironko et des environs étaient entraînés à tuer les Tutsi. Ils y organisaient des exercices et des réunions, où ils en parlaient ouvertement. »
Selon lui, de nombreux membres des Interahamwe de Kimironko vivaient dans la précarité et ne disposaient même pas des moyens nécessaires pour se procurer des machettes. Pourtant, après l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, les miliciens entraînés chez Kabuga sont apparus dans les rues armés de machettes, de haches et de gourdins, affichant publiquement leur intention de tuer les Tutsi.
Zukuriza affirme également que les miliciens recevaient, en guise de rémunération, des produits tels que de l’huile de cuisson et du savon, qu’ils revendaient ensuite afin de se procurer de l’alcool.
Un autre ancien habitant de Kimironko, Pierre Celestin Sinderibuye, décrit pour sa part la résidence de Kabuga comme un lieu redouté par les habitants.
Selon lui, la propriété était gardée par des groupes de jeunes venus de Byumba, qui intimidaient les passants et se vantaient publiquement d’avoir tué des Tutsi après avoir consommé de l’alcool.
Sinderibuye affirme également que plusieurs hommes vivant dans la résidence utilisaient des pseudonymes, ce qui complique aujourd’hui leur identification et les poursuites judiciaires liées à leur rôle actif dans le génocide contre les Tutsi.
Les accusations visant Kabuga sont aussi appuyées par les déclarations de Grégoire Nyirimanzi, actuellement détenu à la prison de Nyarugenge, à Mageragere, pour des crimes liés au génocide contre les Tutsi.
Ancien conseiller du secteur de Nyakabanda, Nyirimanzi reconnaît avoir mobilisé des jeunes pour des entraînements militaires et distribué des armes utilisées pendant les massacres.
Dans une interview accordée à IGIHE en avril 2026, avant la mort de Kabuga, il affirme que plusieurs réunions stratégiques se tenaient dans les propriétés de Kabuga, notamment à Muhima et à Rebero.
« Il est faux d’affirmer que les accusations portées contre Kabuga ont été fabriquées », déclare-t-il. « Nous organisions des réunions dans sa résidence de Muhima, auxquelles il participait personnellement. Nous nous réunissions également à Rebero, où il nous promettait tout le soutien nécessaire. »
Selon Nyirimanzi, ceux qui témoignent aujourd’hui cherchent avant tout à établir la vérité et à obtenir justice.
« Lors de l’une des réunions, Mathieu Ngirumpatse était présent », raconte-t-il. « Kabuga nous a assuré qu’il nous soutiendrait de toutes les manières possibles. »
Nyirimanzi soutient aussi que Kabuga finançait l’approvisionnement alimentaire des groupes Interahamwe, notamment ceux opérant au sein de la brigade de Nyamirambo.

Des liens étroits avec Habyarimana
Pour Zukuriza, les relations très proches entre Kabuga et le président Juvénal Habyarimana auraient facilité la coordination entre plusieurs personnalités impliquées dans le génocide contre les Tutsi.
« Il était très proche du président Habyarimana parce qu’ils étaient devenus une seule famille », explique-t-il. « Le fils de Habyarimana, Jean Pierre, a épousé une fille de Kabuga. »
En outre, un autre fils de Habyarimana aurait également épousé une autre fille de Kabuga, illustrant la profondeur des liens entre les deux familles.
Après la mort de Kabuga, l’organisation des survivants du génocide contre les Tutsi, IBUKA, a rappelé que les crimes qui lui étaient reprochés ne disparaissaient pas avec lui. L’organisation estime que les survivants doivent continuer à obtenir justice, notamment à travers des mécanismes de réparation et d’indemnisation.
Zukuriza estime ainsi que les biens attribués à Kabuga dans plusieurs quartiers et localités, notamment à Kimironko, Muhima, Kimihurura et Byumba, devraient servir à indemniser les survivants.
Kabuga et la création de la RTLM
Le nom de Kabuga reste également associé à Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM), créée le 8 juillet 1993 et devenue l’un des principaux outils de propagande haineuse avant et durant le génocide contre les Tutsi.
La station émettait depuis des locaux situés dans l’actuelle Kigali Car-Free Zone et aurait bénéficié d’une alimentation électrique fournie directement par la présidence afin de garantir des émissions ininterrompues.
La RTLM a été fondée par un groupe dirigé par Ferdinand Nahimana, considéré à l’époque comme l’un des intellectuels les plus influents du Rwanda.
Nahimana avait rédigé le projet initial de la radio, tandis que Kabuga présidait le comité fondateur.
Parmi les autres membres figuraient Joseph Serugendo, Ephrem Ntezabera et Jean Bosco Barayagwiza. Le président Habyarimana aurait lui-même compté parmi les principaux actionnaires de la station.
D’autres actionnaires incluaient également Kabuga, Philippe Basabose ainsi que plusieurs hauts responsables gouvernementaux de l’époque.
La RTLM collaborait étroitement avec l’ancien Office rwandais d’information, ORINFOR, dont provenaient plusieurs journalistes de la station.
La Radio Télévision Libre des Mille Collines, souvent qualifiée de « radio de la haine », demeure aujourd’hui l’exemple le plus emblématique de la manière dont les médias de masse peuvent être instrumentalisés pour orchestrer un génocide de proximité.
En l’espace de seulement 100 jours, du 7 avril à la mi-juillet 1994, plus d’un million de personnes furent méthodiquement exterminées dans l’un des épisodes les plus tragiques et les plus fulgurants de l’histoire contemporaine.



