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La mort de Félicien Kabuga ne doit pas marquer la fin de la quête de justice
Kabuga est décédé alors qu’il était détenu par le Mécanisme international appelé à exercer les fonctions résiduelles des tribunaux pénaux (IRMCT), le samedi 16 mai, à l’âge de 91 ans. Il n’est pas le premier suspect de génocide à mourir sans avoir été jugé. Jusqu’à sa mort, il bénéficiait toujours de la présomption d’innocence, malgré la gravité des accusations portées contre lui. Pourtant, les éléments accumulés au fil des années sur son implication présumée dans le Génocide contre les Tutsi demeurent considérables.
Pendant plus de deux décennies, Kabuga a mené une fuite méthodique et internationale afin d’échapper à la justice. Après que le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) eut émis, en 1997, un premier acte d’accusation sous scellés contre lui, il est entré dans la clandestinité, aidé par un vaste réseau de proches, de collaborateurs et de responsables soupçonnés de corruption.
Selon plusieurs enquêtes et témoignages, il a transité entre plusieurs pays, notamment le Kenya, la Suisse – où il possédait des intérêts commerciaux – ainsi que la République démocratique du Congo, en utilisant de fausses identités. Il changeait régulièrement d’apparence, utilisait plusieurs pseudonymes et se déplaçait de refuge en refuge pour éviter toute arrestation.
Pendant près de 26 ans, il a échappé aux autorités internationales. À certains moments, il aurait même vécu ouvertement dans des quartiers aisés de Nairobi, bénéficiant de la protection de responsables locaux corrompus et d’agents de sécurité bien rémunérés.
Interpol avait pourtant émis une notice rouge contre lui, tandis que son nom figurait également sur la liste des personnes les plus recherchées du Département d’État des États-Unis. Malgré cela, il est resté libre jusqu’au 16 mai 2020, date à laquelle il a finalement été arrêté à Asnières-sur-Seine, près de Paris, à la suite d’un renseignement transmis aux autorités françaises. À ce moment-là, il avait passé près de trente ans à fuir la justice internationale.
Le passé auquel il tentait d’échapper était pourtant largement documenté.
Avant et pendant le génocide contre les Tutsi, Kabuga comptait parmi les hommes les plus riches du Rwanda. Décrit comme une figure discrète mais influente, il est accusé d’avoir utilisé sa fortune pour soutenir l’exécution du projet génocidaire visant les Tutsi.
Il est notamment accusé d’avoir importé des centaines de milliers de machettes et d’autres armes rudimentaires utilisées dans les massacres qui ont coûté la vie à plus d’un million de Tutsi en 1994.
Kabuga figurait également parmi les fondateurs de Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM) et du magazine Kangura, deux organes de propagande accusés d’avoir diffusé des discours de haine et encouragé les violences contre les Tutsi.
Son nom a été cité à de nombreuses reprises dans plusieurs procès tenus devant le TPIR, notamment lors du procès historique de Jean-Paul Akayesu, ancien bourgmestre de la commune de Taba. Des survivants et des témoins y ont décrit le rôle central qu’il aurait joué dans le financement et l’organisation du génocide.
Valérie Bemeriki, ancienne journaliste de RTLM, avait également déclaré devant la justice que Kabuga jouait un rôle important dans les programmes et l’orientation éditoriale de la radio.
Après son arrestation en France, beaucoup espéraient enfin voir l’un des principaux suspects du génocide perpétré contre les Tutsi répondre de ses actes devant la justice internationale. Mais cet espoir s’est progressivement dissipé.
Le 8 septembre 2023, les juges de l’IRMCT ont décidé de suspendre indéfiniment les poursuites contre lui, estimant qu’il n’était plus apte à être jugé en raison de son état de santé et de ses capacités mentales déclinantes.
Cette décision a provoqué une profonde déception parmi de nombreux survivants du génocide contre les Tutsi, ainsi qu’au sein de plusieurs organisations de défense des droits humains. Pour beaucoup, le système judiciaire international venait une nouvelle fois de manquer à son devoir envers les victimes.
Cette affaire a également ravivé les critiques formulées ces dernières années contre certaines décisions controversées de la justice internationale, notamment les libérations anticipées accordées à plusieurs condamnés pour génocide sous la présidence du juge Theodor Meron.
Au moment de sa mort, l’IRMCT avait indiqué poursuivre des démarches afin de trouver un pays susceptible de l’accueillir dans le cadre d’une éventuelle libération provisoire.
Aujourd’hui, l’affaire Kabuga risque de rester dans l’histoire comme l’un des plus grands échecs de la justice pénale internationale. Pour les victimes et les survivants, la question demeure entière : la justice peut-elle encore réparer une partie du préjudice en poursuivant les personnes qui ont aidé Kabuga à échapper à la justice pendant toutes ces années, notamment ses présumés soutiens au Kenya, en France et dans d’autres pays ?
Si la mort de Félicien Kabuga clôt définitivement la possibilité d’un procès, elle ne devrait pas pour autant mettre fin aux efforts visant à établir toutes les responsabilités liées à l’un des chapitres les plus tragiques de l’histoire du Rwanda.
